1812 – 2026

La campagne de Russie, d’après Minard : un hommage en mouvement

Coulisses : comment est née cette animation

En résumé. Cette page est un témoignage : comment cette animation s'est faite, en dix jours d'octobre 2026, entre une personne, Pascal, et une IA, Claude, à qui il avait donné le nom de Minard. Pascal a depuis longtemps une fascination pour le graphique de Minard ; l'IA a dessiné, mesuré, cherché, parfois objecté ; à chaque choix qui comptait, c'est Pascal qui a tranché. Les conversations sont là, échange par échange, avec leurs détours. Cette page s'adresse donc à qui se demande ce qu'une personne et une IA peuvent faire ensemble ; le lecteur venu pour l'histoire a tout ce qu'il lui faut dans l'animation et ses pages. Les mots du métier sont expliqués au passage, en petites notes.

En 1869, Charles Joseph Minard, ingénieur des Ponts et Chaussées à la retraite, dessine ce qu'est devenue l'armée de Napoléon en Russie : une bande dont la largeur est le nombre d'hommes, 422 000 au départ, 10 000 au retour. On tient cette carte pour le meilleur graphique statistique jamais dessiné. Elle n'a presque pas de dates. Cette animation lui rend le temps, jour après jour, et lui ajoute ce que Minard n'a pas pu mettre sur une feuille : les tableaux, les sources, les visages.

Pourquoi la faire, cent cinquante ans après ? Pour relier les témoins du passé à ceux d'aujourd'hui et de demain, et pour voir si une histoire ancienne peut se raconter avec les outils d'aujourd'hui sans rien perdre de ce qu'elle dit. Et parce que créer, apprendre et programmer sont, pour celui qui l'a faite, une seule et même chose.

Voici comment elle s'est faite. Dans la conversation, c'était un peu comme si Minard parlait à Pascal depuis le passé, en tout cas dans sa tête ; c'est donc Minard qui répond, dans les pages qui suivent. Le plus simple est de laisser parler les conversations. Les mots de Pascal sont cités tels qu'il les a écrits ou dictés, traduits quand ils étaient en anglais, l'orthographe corrigée ; les réponses de Minard sont le plus souvent résumées.

Il y a une raison de plus de les laisser parler. L'automne 2026 a vu un roman de la rentrée retiré de la liste du Goncourt : des plagiats dans des textes antérieurs de l'auteur, et des détecteurs qui voyaient dans le roman la main d'une IA, sans que personne puisse dire ce qui venait de l'auteur et ce qui venait de la machine (l'affaire, par franceinfo). Ici, on peut le dire, échange par échange : qui a proposé, qui a décidé, qui a dit non.

Minard et son animation côte à côte

1. Un soir de tchat, et de chat

Tout commence dans une conversation ordinaire avec une IA, un soir d'octobre, une chatte sur les genoux. La question était technique : sais-tu construire une application avec Dear ImGui Bundle, toute seule, sans qu'on te tienne la main ? Après un graphique animé de la santé et de la richesse des nations, la demande suivante tombe : la carte de Minard.

La demande est posée comme on pose une idée en passant, pour plus tard :

Pascal : Un jour, pas aujourd'hui, j'aimerais faire une version animée du célèbre graphique statistique de Minard. Je l'écris ici parce que je voudrais que ma session de planification (c'est-à-dire pas toi) lise ce document et en prenne note. Dis-moi ce que tu en penses. Serait-il possible de trouver des sources, et des façons de l'animer, avec les dates et les événements historiques, des images, des repères visuels ?

Minard : Je trouve que c'est un choix magnifique. [...] Minard n'a presque pas d'axe du temps : les positions de l'armée ne portent pas de dates, seules les températures de la retraite en ont. Une animation doit donc ajouter des dates prises à l'histoire, le Niémen en juin, Smolensk en août, Borodino le 7 septembre, Moscou le 14, la Bérézina fin novembre, et dire clairement que cette chronologie est une reconstruction posée sur les données de Minard.

Une « session de planification » : une conversation à part, qui tient la liste de ce qui reste à faire et la passe aux autres.

L'IA propose les sources, les chiffres de Minard tels que Michael Friendly les a numérisés, et un dessin : la bande tracée en polygones sur une carte, qui s'allonge à mesure que le temps passe, ocre à l'aller et noire au retour comme sur l'original ; un compteur de survivants qui avance avec les jours ; les températures en dessous, synchronisées ; la Bérézina marquée, là où la bande s'amincit d'un coup ; des cartes qui racontent les étapes ; et un bouton « Comparer avec l'original » qui fait apparaître la carte de 1869 en transparence sous le dessin, « pour montrer la fidélité du tracé et honorer l'original ». Elle signale au passage que Minard a publié sa carte à côté d'une sœur, la marche d'Hannibal à travers les Alpes, et que les températures sont en degrés Réaumur, pas en Celsius. Pascal tranche en quatre lignes :

Pascal : Hannibal pourra venir dans une deuxième passe. Gardons-le en tête. La narration : mon avis est qu'on devrait profiter de l'interactivité pour ajouter plus de détails et en faire un moment agréable, et un moment d'apprentissage. [...] Les images sont les bienvenues. Une question : faut-il utiliser ImPlot, ou plutôt s'appuyer sur la DrawList de base, qui nous donne plus de liberté ?

ImPlot et la DrawList : deux façons de dessiner dans l'outil ; l'une trace des graphiques tout faits, l'autre des traits libres.

Une première version sort du tchat en une soirée. Pascal la regarde et dicte ses remarques, en vrac, telles qu'elles viennent :

Pascal : Cette zone clignote (la zone d'info). Ton graphique est un peu différent de celui de Minard, surtout dans le sens nord-sud. Est-ce voulu, ou changes-tu les échelles ? [...] Ce serait bien que l'animation commence par une vue entière de la fameuse image de Minard, avec des explications qui apparaissent en fondu : l'histoire de ce graphique, pourquoi il est célèbre, pourquoi on le dit le meilleur graphique statistique jamais dessiné. Puis on passerait à l'animation, avec un fondu ou un glissement. [...] Ce serait bien d'ajouter des tableaux de Napoléon à différents moments de l'animation. Quand la ligne devient noire, il faudrait écrire quelque part que c'est le retour de l'armée.

Presque tout ce que l'application est devenue tient dans ces lignes : la carte expliquée sur l'original, les tableaux, les étapes qui disent où l'on en est. Puis la connexion tombe. Les dernières lignes de la note :

Pascal : Connexion perdue, et je n'ai plus reçu de modification. Il faudra finir ça dans une autre session. Mais à mon avis, ça vaut vraiment la peine de continuer. Ça prenait une très bonne tournure.

Le lendemain, à deux heures du matin :

Pascal : Il y a un travail en cours autour de Minard, quelque part dans le dossier des plans, tu peux le retrouver ?

Minard : retrouve la conversation, l'application et le début de l'idée, et demande s'il faut travailler seul pendant qu'il dort, s'arrêter sur une note, ou continuer ensemble.

Pascal : Seul, je dors.

La chatte, témoin du premier soir, devant le code

La chatte, témoin du premier soir, devant le code.

La première version, sortie du tchat : une carte, un curseur, une étape ; et son intro du lendemain

2. Deux nuits

Avant de dormir, Pascal avait laissé dix remarques. Elles disent, mieux qu'un cahier des charges, ce qui manquait à la première version :

Pascal : Cette zone clignote (la zone d'info).

Ton graphique est un peu différent de celui de Minard, surtout dans le sens nord-sud.

Une vue entière de la célèbre image de Minard, avec des explications qui apparaîtraient en fondu.

À ce moment-là, Borodino, l'animation est recouverte par les explications.

Tu pourrais trouver une image de Napoléon à Moscou ?

Il y a un grand trou d'information dans la chronologie après le Niémen.

Une police qui permette d'écrire sur une carte avec quelque chose qui ressemble à l'écriture de Minard. Ça vaut un spike.

Minard répond d'abord aux deux premières :

Minard : la carte était étirée d'un tiers pour remplir l'écran ; Minard, lui, étire d'un cinquième. Et la zone clignotait parce qu'à dix jours par seconde, une étape durait moins d'une seconde : la lecture s'arrête désormais à chacune.

Un « spike » : quelques heures mises à part pour explorer une idée et savoir si elle tient.

Relevé à trois heures, trop impatient pour dormir, Pascal trouve chaque remarque traitée : la carte reprend les proportions de Minard, qu'on avait étirée d'un tiers sans le voir ; l'animation s'ouvre sur l'original, expliqué point par point, puis l'original glisse sur le redessin ; les étapes passent de dix à vingt-quatre, chacune avec un fait vérifié et sa source en lien ; dix-sept tableaux d'époque, neuf avec Napoléon. Et la police : sept écritures libres comparées à la main de Minard en deux minutes, côte à côte.

Sept polices contre l'écriture de Minard ; les dix-sept tableaux, sur une planche

Pascal : Merci, ça fait plaisir à voir !

Puis vingt et une remarques de plus, en français cette fois, et : « Travaille là-dessus sans moi, je dors maintenant. »

Le matin, le papier avait pris la teinte de la feuille de Minard, l'encre sa couleur, le texte une police du XIXe siècle ; les fleuves étaient là, les chiffres de Minard écrits en travers de la bande, ses notes sur le froid sous le graphique des températures ; et le français, avec un onglet qui dit le contexte, l'Europe de 1812, le tsar, le coût de la campagne pour les deux camps.

La version française

Le matin aussi, une phrase qui dit pourquoi ce texte existe :

Pascal : Créer un dossier minard et tout déplacer là-dedans. On ajoutera dedans les plans dans un sous-dossier avec leur historique de traitement et de complétion (nos interactions). Ça permettra de laisser une information sur comment ce script a été conçu. [...] Ce dossier plan pourra être utilisé par la suite comme une sorte de publicité expliquant comment est née cette animation.

3. Le téléphone, et les regards extérieurs

La troisième relecture, à neuf heures, a laissé une phrase de dictée qu'on a gardée telle quelle :

Pascal : Au départ zoomer sur les textes et proposer une version retranscrite des textes manuscrits quelque part. (C'est bien de garder la carte entière, virgule peut-être proposer une autre zone où on montre des endroits zoomés. J'en sais rien, il faut qu'on en discute.)

Un bouton rond qui dit s'il joue, une avancée de l'armée en transparence jusqu'au prochain arrêt, des repères numérotés sur la carte : trois essais, tous gardés. Puis le téléphone, tenu droit, tenu en travers, avec une loupe pour agrandir l'original du doigt.

Pascal : C'est absolument superbe, visuellement comme pour le contenu, sur les téléphones comme sur l'iPad.

Sur un téléphone tenu en travers

Puis d'autres yeux. Une autre IA, qui ne savait rien du projet, l'a passée en revue comme un visiteur, sur un grand écran puis en français à la taille d'un téléphone ; un ami, Jonathan, a envoyé sept notes, « très pédagogique, fidèle à la carte et ultra documenté (les sources partout, le mode comparaison avec l'original, c'est top) », et précises sur ce qui manquait. De là est venu le zoom de la carte expliquée sur l'écriture de Minard, sa légende agrandie pendant qu'on la lit, et ses mots tapés à la machine pour ceux qui ne lisent pas la cursive de 1869.

Minard : quatre façons de zoomer, sur deux planches. La C : la caméra entre dans chaque cadre de la légende et lit l'écriture de Minard ligne à ligne.

Pascal : C pour le zoom.

Le zoom sur la légende de Minard

Chaque étape porte ses sources, en lien, dans la langue où elles existent. C'est la règle depuis le premier soir : pas un chiffre sans sa page.

Pascal : Trouve aussi des liens et des références en français pour les lecteurs français. On devrait lister les références américaines et françaises avec une petite indication de leur langue. Ensuite tu peux déployer.

Déployer : mettre la nouvelle version en ligne.

Une étape et ses sources

4. Minard avait tordu la géographie

Un bouton compare le redessin à l'original, l'un fondu sur l'autre. Pascal l'avait voulu dès le premier matin :

Pascal : La comparaison entre les deux images en dit long sur la qualité de la reproduction qu'on obtient. Donc oui, je dirais qu'on garde la comparaison, et peut-être qu'à certains moments, pendant certaines transitions, on fait un fondu entre les deux versions.

Et un soir, deux captures d'écran, la sienne et la nôtre :

Pascal : Passe ces captures d'écran [...] et demande [...] si on peut encore améliorer la précision de notre dessin.

Minard : Moscou est à soixante-dix pixels de sa place, et aucune échelle ne peut aligner toutes les villes : les nôtres sont à leurs vraies longitudes, et Minard a plié la géographie pour que sa bande tienne sur la feuille. Je mesure où il pose chaque point, et je plie notre dessin sur ses lieux à lui.

Personne ne reproche à Minard sa géographie ; mais pour lui rendre hommage, il fallait le suivre. Depuis, la bande, les villes, les fleuves et les neuf dates du froid tombent où il les a dessinés.

Avant et après, au 14 décembre ; en dessous, le redessin fondu sur l'original, avant et après

5. Le russe

Le 22 octobre, l'animation parle russe. La demande tenait en deux lignes :

Pascal : Ne télécharge qu'à la demande. [...] Je pense qu'il faudrait aussi chercher des liens russes.

Minard : les textes russes dans un fichier à part, chargé seulement si on le demande ; l'écriture de la carte n'a pas de cyrillique, l'italique du XIXe siècle prête les lettres qui manquent ; et chaque lien a sa page russe, Wikipédia, Wikisource pour la lettre de Napoléon, Runivers pour le 29e Bulletin.

La raison, Pascal l'a dite le soir même, en français, parce que c'est en français que ça s'était passé :

Pascal : J'ai demandé à ce qu'elle soit disponible en français, en anglais, et je viens de rajouter le russe. Il y a une raison pour ça. Évidemment, la France et la Russie sont impliquées dans cette histoire, ça fait partie de leur mythologie à eux deux. De plus, j'ai des amis d'origine russe. [...] Aujourd'hui on entend les rumeurs de guerres potentielles et l'époque devient inquiétante.

Pascal : C'est aussi né d'une discussion avec un ami parisien, qui parle un peu le russe : sa fille, ma filleule adorée, vit maintenant à Moscou. Mon cœur est déchiré de l'avoir vue partir. Le conflit résonne en moi, et avec cette histoire de Minard.

La version russe, sur un grand écran et sur deux téléphones

6. La note d'auteur

Pascal : Donc je me dis que mettre à disposition ce truc-là en France, mais aussi peut-être le mettre à disposition des Russes, pourrait servir un message de paix. Et c'est ce que je voudrais faire. C'est pour ça que je voulais rajouter une note d'auteur.

D'abord, ce que Minard a dit lui-même :

Pascal : Parlons un peu de la note d'auteur. Qu'est-ce que Minard a dit ?

Minard : rien de plus que les chiffres : « pour mieux faire juger à l'œil la diminution de l'armée ». C'est son gendre qui a dit la leçon pour lui, en 1871 : d'amères réflexions sur le coût humain de la soif de gloire militaire. Minard la dessine à quatre-vingt-huit ans, un an avant une guerre qu'il sent venir ; la carte elle-même est son message. Ta note peut prolonger ce geste plutôt que l'expliquer.

Ensuite, à qui s'adresser :

Pascal : À mon avis, il faut que ça s'adresse aux peuples, et pas aux gouvernements, et évidemment aux deux peuples. [...] Dire que j'ai fait cette animation pour la France et la Russie, c'est dangereux. Je préfère dire que je l'ai fait pour les peuples ou les citoyens ou les habitants de ces pays, et en fait d'autres.

Mais je ne sais pas s'il faut mentionner la France et la Russie. On pourrait essayer de rester plus international.

Moins de la moitié des hommes qui ont passé le Niémen étaient français : « nos peuples », c'est plus large que deux pays. Et ne nommer aucun pays, pour que le lecteur fasse lui-même le lien avec aujourd'hui.

Puis la question de signer :

Pascal : Deuxième question : est-ce que je signe ? C'est une belle phrase, mais c'est un peu arrogant de signer au-dessus d'une œuvre de quelqu'un d'autre.

Minard : une phrase qui dit « nous » a besoin de quelqu'un qui la dise ; signer, c'est prendre la responsabilité de l'opinion, et c'est dire « ceci est de moi, pas de Minard ». L'arrogance se joue dans la place, pas dans le nom : après l'œuvre, en marge, en petit.

La phrase est un travail à deux, mot à mot :

Que les guerres passées nous rappellent, en des temps inquiets, que la guerre n'est jamais une fatalité, et que notre histoire nous relie plus qu'elle ne nous sépare. Nous le devons à ceux qui ont marché et à ceux qui marcheront.

Elle s'est écrite comme un dialogue. Pascal l'a noté après coup :

Minard : « ceux qui marcheront », c'est mieux que ma version. L'écho avec la carte est direct, et il a deux lectures qui se renforcent : ceux qui vivront après nous, et ceux qu'on pourrait encore envoyer marcher. La paix leur est due.

La note est sous la dernière étape, quand les dix mille survivants ont repassé le Niémen. Le reste s'est réglé à coups de remarques :

Pascal : Peux-tu ajouter un peu d'espace vertical et trouver un moyen de le mettre en exergue ? Peut-être des apostrophes, je suis pas sûr, peut-être un fond de couleur légèrement différent, quelque chose de joli et de discret.

Peux-tu essayer de faire que cet exergue apparaisse peu à peu ? [...] que les gens puissent commencer à lire ce qu'a dit Minard et que ceci arrive un peu après.

Le déplacement de texte était une bonne idée mais on voit que des mots passent à la ligne et ça attire l'œil. On va garder que l'apparition en fondu.

La note, sous la dernière étape, en français et en russe

7. Le petit bonhomme qui marche

La première visite prend une vingtaine de secondes, le temps que l'application arrive. La page d'attente racontait déjà la campagne, une étape toutes les sept secondes, mais ses indicateurs disaient autre chose :

Pascal : La barre de chargement et le petit rond qui tourne, sur l'écran d'accueil, sont beaucoup trop gros.

Pas sûr que ce soit une bonne idée de mentionner Python et « ImGui Bundle » dans une page consacrée à des faits historiques. On peut les mentionner, mais de façon moins voyante.

Pour la page d'intro, une idée en l'air : dessiner la silhouette d'une personne qui marche, peut-être avec des frontières, une ville de départ et une ville d'arrivée, sans les nommer. Explorons l'idée.

Minard : la barre de progression devient un chemin d'un point à un autre, un marcheur avance au rythme du chargement, une rivière sur la route ; les lignes « étape 1 sur 3 » disparaissent, le marcheur les dit.

Trois questions : qui marche, combien de rivières, et à la place de quoi. Les réponses ont tenu en trois lignes :

Pascal : 1. Un soldat qui se transforme lentement en homme contemporain ? 2. Une ou deux rivières, puisqu'on a trois étapes. 3. À la place de la barre, évidemment.

S'il te plaît, s'il te plaît, s'il te plaît, travaille dessus maintenant. Je suis tellement impatient de voir ce qu'on pourrait obtenir.

Un soldat de 1812 part de la gauche ; au premier torrent il devient un homme de 1900 ; au second, un homme d'aujourd'hui, qui arrive à droite. Ceux qui ont marché, et ceux qui marcheront. Il a fallu cinq maquettes, et une bonne partie de la nuit.

Pascal : D'abord j'aimerais que tu fasses plusieurs propositions de marcheurs et que tu me montres une page de maquette pour chacun. Ou mieux, une page avec tous.

Des collines derrière, des rivières qui en descendent. Assure-toi que la rivière coule bien vers le bas de la montagne. Ce n'est pas le cas dans ton dessin.

1812 : prends le 1a. Mais essaie de lui donner un peu plus de détail, peut-être avec plus de lignes, mais moins large.

1900 : fais-moi d'autres propositions, aucune ne me convainc.

Ne te jette pas sur la création de quelque chose. Échangeons et discutons un moment.

Minard : une rivière au fond d'une vallée, vue de côté, n'est qu'un point. Et ce qui ne convainc pas dans les silhouettes, ce sont les proportions : grosses têtes, jambes courtes ; une figure plus élancée, l'époque dans le chapeau et dans ce qu'on porte.

Pascal : Ça pourrait être des torrents, qui dévalent la montagne. [...] Oui, on part sur des silhouettes plus fines.

Puis la couleur :

Pascal : Que penses-tu de l'idée d'ajouter une touche de rouge quelque part sur le soldat ? Si je me souviens bien, c'était la couleur de l'armée de Napoléon ? Je me trompe complètement ?

Minard : à moitié. Les habits rouges, c'étaient les Anglais ; les Français portaient la capote bleue, et le rouge en détail, au col, aux épaulettes, au plumet. Donc du rouge sur lui, oui, tant que la capote reste sombre.

Pascal : Alors peut-être que le soldat devrait être souligné en bleu ? Et dans ce cas, ça pourrait être sa capote.

Le bleu de la capote, le rouge des épaulettes et du plumet, l'ocre du canotier, le teal du sac à dos.

Minard simplifie l'uniforme : en 1812, l'habit du fantassin est bleu, mais sa capote de campagne est le plus souvent gris-beige, et les épaulettes rouges sont celles des grenadiers. Le marcheur porte les couleurs de la parade, pas celles de la route.

Pascal : Tu pourrais essayer de leur donner des genoux ?

Fais une animation en trois ou quatre images, pour que les deux jambes passent devant à tour de rôle.

Un cycle de marche en quatre images, où la jambe arrière est un ton plus claire pour qu'on voie les deux jambes passer devant tour à tour.

Les cinq maquettes : la première marche, les treize marcheurs et sept décors, les silhouettes affinées, les couleurs, les genoux et les bleus, le cycle de marche

Pascal : Oui, le cycle me va : mets ces marcheurs et le décor sur la page de chargement.

Restait le temps. Sur une bonne connexion, le marcheur traversait en six secondes et personne ne le voyait changer.

Pascal : La question devient : quel est le temps qu'on voudrait qu'un utilisateur passe à la lecture de cette page d'intro ? 20 ou 25 secondes me semblent pas mal.

Minard : l'histoire change d'étape toutes les 7 secondes ; 21 secondes, c'est trois étapes entières, et un torrent à chaque changement.

Pascal : Banco.

Et quand l'application est prête avant lui, un bouton « Commencer » apparaît, avec son propre petit chemin, sur lequel le marcheur s'avance quand la souris s'approche. « Le bouton "passer" devrait être plutôt un bouton "commencer", ce serait plus agréable. »

Le bouton Commencer et son marcheur

Deux idées ont été lâchées en route, et elles méritent d'être dites. À l'arrivée, le marcheur devait se tourner vers nous, saluer, « prendre son bébé et dire au revoir et disparaître » ; et il devait revenir à côté de la note d'auteur. « Bonne nouvelle, on va abandonner l'idée d'ajouter le marcheur dans la page About, ça serait too much. » Puis : « Mais évidemment, ça reste dans le journal. » L'enfant est dans la phrase.

Et, au milieu de la nuit, après une remarque de plus sur la vitesse du marcheur :

Pascal : Je sais, tu es tombé sur un putain de perfectionniste.

8. Le titre, et le temps qui passe

Pascal : Le titre est franchement pas génial : « La carte de Minard animée ». Bof. D'abord je ne sais pas si on parle de la carte de Minard, du graphique de Minard, de... je ne sais pas. Et on pourrait dire que c'est un hommage contemporain.

Puis deux propositions de Pascal, « La campagne de Russie, d'après Minard : un hommage en mouvement » et « La Carte figurative de Minard : un hommage contemporain ».

Minard : la première parle à celui qui ne connaît pas Minard, et « d'après », le mot des peintres, dit déjà l'hommage ; la seconde parle à celui qui connaît. Le public visé est celui qui ne connaît pas.

Pascal : 1812 – La campagne de Russie, 1812, d'après Minard : un hommage en mouvement – 2026

Minard : les deux années en encadrement, c'est fort : le titre lui-même va de 1812 à 2026, comme le marcheur et comme la note. En enlevant le 1812 du milieu, qui fait doublon.

Le titre a pris sa forme : « 1812 – La campagne de Russie, d'après Minard : un hommage en mouvement – 2026 ».

Pascal : Évidemment il faudrait styliser les tirets. On pourrait ajouter ces deux dates de façon stylisée aux deux extrémités de la marche.

Je pense qu'on devrait essayer de mettre en valeur l'idée du temps qui passe, peut-être avec une ligne qui devient en pointillés de plus en plus courts pour simuler une idée du temps qui passe vite et qui se rapproche. Ce ne sont que des idées en l'air, mais essaie de rebondir là-dessus.

Les deux filets qui encadrent le titre ont pris un rythme : des tirets longs près de 1812, de plus en plus courts et serrés vers 2026, qui finissent en ligne pleine.

Pascal : Et je rajoute une idée supplémentaire qui est qu'on pourrait utiliser une police de l'époque et une police contemporaine. Et tu pourrais même me proposer une version avec quelques dates intermédiaires et des polices représentatives de l'époque. Ça t'amuse ?

Ça l'amusait. Sur les filets, les dates des époques, chacune dans la police de son temps : 1812 en Didot, 1869 dans la police de l'application, 1900 en grasse d'affiche, 1930 en géométrique, 1970 en Helvetica, 1990 en police d'écran, 2026 dans une police d'aujourd'hui, sans empattements. Le titre lui-même est dans la police du siècle de Minard.

Cinq filets pour choisir, puis les filets du temps et les polices des époques

La page d'attente, telle qu'elle est, en anglais et en russe

Le même filet encadre le titre dans l'application, sur une ligne.

L'en-tête de l'application

Pascal : OK, je trouve qu'on est arrivés à quelque chose de pas mal, même si c'étaient des détails. Ils comptent.

Ce qui reste

Un lecteur russe, pour la note et le titre. La mise en ligne, quand tout aura été regardé une dernière fois. Et, dans la liste des choses qui comptent et qu'on ne voit pas : les fichiers de polices, trop lourds, à alléger, les années du titre sur un téléphone, le marcheur qui doit marcher sous le doigt et non sous la souris.

Les données, elles, restent en direct : les tables de Minard, les tableaux et les polices sont téléchargés quand l'animation tourne, et un onglet montre chaque téléchargement. C'est une façon de dire d'où tout vient.

L'onglet Données : tout vient de quelque part

Ce que l'auteur espère

L'histoire a été écrite à deux, mais Pascal a depuis longtemps une fascination pour ce diagramme de Minard. Et vous avez sous les yeux une histoire où l'auteur a fait mûrir pendant des années l'outil dont il s'est servi pour cette narration.

Ce qu'il espère, il l'a dit en une phrase : « raconter toutes sortes d'histoires, apprendre toutes sortes de choses, et garder à l'homme la possibilité de comprendre ce qui se passe dans un monde qui devient de plus en plus complexe, pour ne pas dire compliqué. »

L'intelligence artificielle produit des résultats de plus en plus vite : des programmes, des analyses, des démonstrations. Les vérifier est une chose. Les comprendre, en saisir le mécanisme, pouvoir poser d'autres questions, en est une autre. Une belle animation peut même donner l'impression de comprendre sans rien apprendre. Pascal voudrait que la même puissance serve à construire ce qui rend les choses compréhensibles : des récits qui guident, puis laissent la main ; on ralentit, on revient en arrière, on manipule le phénomène, on remonte aux données, aux sources, et au code quand il éclaire. Il les appelle des explorations narratives. Minard est la première. Une autre fait apprendre un réseau de neurones sous vos yeux ; une leçon suit, sur un phénomène qui a surpris les chercheurs eux-mêmes.

L'outil, c'est Dear ImGui Bundle, qu'il développe depuis des années : des interfaces et des visualisations qui réagissent à soixante images par seconde, et qui tournent sur un ordinateur, dans un navigateur ou sur un téléphone. C'est ce qui permet à une page web d'animer la carte jour après jour sans serveur, et au lecteur, s'il le veut, de lire le code à un clic.

Pascal n'a pas écrit lui-même le code de cette application : il l'a dirigée, relue et vérifiée, tour après tour, le tracé confronté au scan de 1869, chaque fait des étapes rattaché à une page. Les sources n'ont pas encore toutes été vérifiées : un ami historien les relira. L'auteur n'a pas besoin de tout savoir d'avance : il peut partir d'une question qu'il ne comprend pas encore, et construire sa compréhension en construisant l'exploration, avec l'IA et, quand il le faut, avec des amis qui savent. C'est ce qui s'est passé ici.

Ce qui a inspiré

Et la création, dans tout ça ?

Ce texte a été écrit pendant qu'un écrivain se voyait retirer son roman de la liste du Goncourt, soupçonné d'avoir écrit avec une IA ; son éditeur canadien l'a lâché, son éditeur français l'a défendu, et ses lecteurs ne savent plus quoi penser. Pascal, en relisant ces pages :

Pascal : À une époque où on commence à se poser la question de la création et comment elle peut survivre à l'époque de l'intelligence artificielle, c'est une vraie question, qui devient presque existentielle.

On ne la tranchera pas ici. Mais on peut regarder les échanges ci-dessus comme une réponse possible : l'IA a dessiné, mesuré, cherché, objecté ; chaque fois que quelque chose comptait, la note, le soldat qui devient un homme d'aujourd'hui, les genoux, l'enfant qu'on ne prend pas dans les bras, c'est une personne qui a choisi. Et qui a signé.

Pascal, et la chatte

Pascal, et son assistant personnel

‹ Le contexte